Dossier de presse: polémique autour du 'Privilège Zorey' à la Réunion
En ce moment il y a une polémique à la Réunion autour du “Privilège zorey”: j’ai eu envie de creuser un peu le sujet et donc je constitue cet article (est-ce vraiment un dossier de presse ? 🤷♂️) à des fins disons, d’archivage.
A l’origine de tout cet emballement il y a le groupe Saodaj, actif à la Réunion depuis plus de 10 ans et mené par la chanteuse Marie Lanfroy. Née sur l’île, elle définit la musique de Saodaj comme étant du “maloya nomade”. Victime de cyberharcèlement et d’attaques sur les réseaux sociaux, deux tribunes de soutien sont publiées:
- Soutien à Marie Lanfroy - contre les attaques sexistes, identitaires et les dérives du cyberespace par L’Union des Femmes Réunionnaises (14 mai)
- An soutyin (14 mai ?).
A noter que les deux premiers signataires de la 2e tribune sont Danyèl Waro et sa femme, et que plus loin on y trouve le nom de Gilbert Pounia.
Dans cette 2e tribune, un passage apporte des détails intéressants:
Lors du concert d’Alsimi, Marie s’est à nouveau violemment faite attaquer sur les réseaux et une limite a été franchie. Ces personnes sont venues détruire l’expérience de concert du groupe en présentiel et insécuriser ses membres. Ces personnes ont fait circuler des tracts parmi le public présent et ont joué pendant toute la durée de leur set aussi fort que le concert lui-même. Sur ces tracts, on lit des accusations dans des termes choisis de façon chirurgicale comme “le grand remplacement”, “la gentrification”, le “kaparman d’nout mizik”… Cette attitude n’ouvre pas de dialogue au bon endroit et ne peut être vécue de façon à arranger quoi que ce soit. Cette utilisation de termes est dangereuse et modèle la souffrance d’un peuple pour en diriger la haine sans la prendre en charge.
Le 18 mai, le site d’informations Réunion la 1e publie un article “Qui peut ou non jouer le maloya ? Une polémique enfle et tourne au harcèlement contre la chanteuse du groupe Saodaj” qui évoque ces 2 tribunes et met en lumière le leader du groupe Kréolokoz Gaël Velleyen, porte-parole d’un mouvement de contestation contre un système inégalitaire.
Le 22 mai c’est le Quotidien qui sort un article “Accusations d’appropriation culturelle autour du Maloya : les dessous d’une polémique”, finalement très similaire à celui de la 1e quelques jours plus tôt. Cette fois-ci la contestation contre le privilège blanc est portée par “Dovik M’Doihoma, qui se présente comme militant culturel et cultuel du patrimoine local et membre du collectif QG Zazalé”.
Le même jour, le Quotidien toujours, diffuse une vidéo de l’intervention de Danyèl Waro sur le sujet.
Le 8 juin, une nouvelle tribune est publiée, “Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion”, à lire sur Imaz Press ou sur Parallèle Sud. Cette tribune, signée par 150 personnes (dont le premier est Gaël Velleyen), affirme que “personne ne devrait subir l’acharnement, l’insulte ou la mise en danger pour ses prises de parole”, tout en revendiquant la reconnaissance de l’existence du privilège zorèy à la Réunion, et en appelant à un “débat adulte, serein et lucide” sur les questions autour de “l’égalité réelle dans notre île”.
La tribune est largement relayée et commentée, par exemple par Zinfos974 où on voit bien que la section des commentaires tourne à la foire d’empoigne.
Le 11 juin, toujours Zinfos974 publie ““Nommer le privilège zorey” : les signataires de la tribune appellent les élus à se positionner et annoncent une mobilisation”:
Trois jours après sa publication, la tribune intitulée “Nommer le privilège zorey pour construire l’égalité à La Réunion” continue de susciter de nombreuses réactions. Selon ses initiateurs, le texte a déjà recueilli plus de 3.000 signatures. Réunis devant la presse ce jeudi 11 juin, plusieurs signataires, dont l’artiste et musicien Gaël Velleyen, ont défendu la démarche et appelé à l’ouverture d’un débat public sur les inégalités sociales, les discriminations et les héritages coloniaux dans l’île.
Dans cet article, il y a un lien d’une étude sur laquelle j’étais déjà tombé lors de recherches précédentes: Discriminations en Outre-Mer : premiers résultats d’un testing (2021, PDF de 127 pages). (J’ouvre une parenthèse ici pour mentionner très rapidement Scylla Jelani, qui s’appuyait notamment sur cette étude en 2021 pour “dénoncer les discriminations à l’embauche que subissent les Réunionnais chez eux”).
En vrac, quelques réactions de lecteurs ou de personnalités publiées par Clicanoo par la suite:
- 12 juin, Les pompiers pyromanes soufflent sur la Tribune du « privilège zorey »
- 15 juin, Privilège zorey : « Transformer les inégalités en opposition entre “zoreys” et Réunionnais, c’est une impasse dangereuse »
- 15 juin, « Les données montrent un déséquilibre » : Rémy Bourgone répond à Sully Fontaine dans le débat sur le « privilège zorèy »
- 16 juin, Pierre Vergès : « Le prétendu privilège zorey est un faux débat qui détourne l’attention des vrais problèmes de La Réunion »
- 19 juin, “Privilège Zorey” : notre ennemi, c’est la précarité et le système financier, pas notre voisin" (Tribune libre)
Y aura-t-il un débat serein, démocratique et respectueux au lieu d’une simple polémique clivante et stérile qui fait la manne des médias et des réseaux sociaux ? Ce débat ménera-t-il à des actions concrètes et productives plutôt que des violences physiques et psychologiques? J’en doute, mais je rajouterais tout de même ce dernier article de Zinfos974 qui semble vouloir élever le niveau en citant Bourdieu et quelques autres intellectuels que je ne connais pas (Aníbal Quijano, Édouard Glissant, Frantz Fanon).