Un dimanche à la campagne, texte d'un Redditeur
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Dimanche 9h30. Je suis tout embrumé à trempoter mon croissant dans un immonde café Grand’Mère en regardant les nuages passer. “Toc toc toc” : un ahuri tapote au carreau de ma cuisine. J’ouvre la fenêtre : c’est l’ancien gendarme.
Tous les villages de France en ont un, ça a remplacé les gardes-champêtres. Non rémunérés, mais ils ont l’ordre dans le sang et leur présence assouplit les rapports sociaux : ils sont une soupape avant les vrais gendarmes. Vous les reconnaîtrez aisément car ils sont souvent équipés d’une moustache, d’un bâton de berger et d’un chien. Le tout arrosé d’un sourire, faut le dire.
Il m’informe qu’un des mes “cochons chinois” se balade à l’est du village, en harcelant des vaches. Argh : Tartiflette, ma cochonne bolivo-thaï s’est donc tirée ? Je la cherchais en vain hier, pour lui donner les tripes des dix poulets que je venais tuer. J’explique que je suis confus, que je mets tout de suite mes bottes pour aller voir.
Je ne perds pas de temps et prends la voiture. En arrivant, j’aperçois l’éleveur et ouvre ma fenêtre pour lui demander des précisions. Il répond en m’insultant : “ta gueule, tu me fais chier, quand on a des animaux on les laisse pas partir, moi si tu le reprends pas ton cochon je te fous les vétos au cul, il terrorise mes vaches ! J’en ai ras le cul, il me font tous chier en plus avec la catarrhale”.
Impossible de lui répondre en m’énervant : je suis désolé pour lui et ne lui rappelle pas qu’il a déjà couru après ses propres moutons évadés. D’habitude, il est adorable… Le mec fait surtout des veaux à engraisser. La dernière fois que nous avions causé, il venait de vendre sa production annuelle : les bêtes partaient en Turquie. En T.U.R.Q.U.I.E. Je lui avais demandé d’épeler tellement j’étais scié. Comment une limousine peut-elle se retrouver en Turquie ? Et elle s’y rend comment ? Par Air Bétail ? Rassurez-vous, la bonne viande ne termine pas sa carrière en Asie : elle revient ensuite en UE pour être “finie” et servie sur nos tables.
Bref, je lui dis donc que je suis « désolé », bien que ce soit inutile. Je ne pense en effet pas être la cause première de sa hargne, juste un déclencheur au mauvais moment. Techniquement, mon cochon est légal mais barré comme ça dans la nature, je dois bien être responsable de quelque chose. Imaginons que les vétos du complexe chimico-agricole débarquent…
Qui me dit qu’une prise de sang ne révélerait pas une anormalité nécessitant d’abattre ou traiter tous les veaux-vaches-cochons dans un rayon de 30km ? Ça en serait fini de mes relations de voisinage cordiales. Et puis j’en sortirais ruiné et je devrais quitter la campagne pour retourner dormir sous les ponts du canal Saint-Martin à Paris, avec les migrants afghan. Me voici dans un sacré pétrin. Je flippe. Me voici devenu aussi parano qu’une directive d’hygiène publique. Zut alors.
Faute de précisions, je tournicote dans la montagne à la recherche de ma cochonne. Je ne vois rien nulle part. Comment trouver un si petit cochon dans un si grand paysage ? La beauté du spectacle me calmant les nerfs, je décide d’aller finir mon croissant en bouquinant. Le cochon finira bien par revenir chez lui, c’est à dire dans mon jardin. Il avait bien le droit de partir explorer, après tout. Les vaches batifolent, elles n’ont pas l’air traumatisées d’un poil par mon animal. Je repasse voir le garde-champêtre, pour le tenir au courant de ma démarche passive, mais il est absent. Par contre, sa femme m’explique que ma truie doit être bien, là-bas “vers l’étable” : plein de choses à manger, de la paille fraîche, etc.
Du coup je comprends mieux la localisation et décide un dernier passage, avec un coup d’oeil particulier vers cette étable. Bingo : Tartiflette est là, en train de folâtrer dans l’ensilage. À deux pas du bétail effectivement. Et elle semble trop confortable pour jamais rentrer. Mais comment l’attraper ?
Je peux la manipuler dans le jardin en lui jetant un chemin de graine, comme dans le Petit Poucet. Mais là… 3km… Faudrait beaucoup de maïs et un sacré estomac côté truie. Et surtout : Tartiflette s’est parfaitement assimilée à sa nouvelle patrie. Les vaches la rejettent encore, mais sinon elle semble avoir établi tous ses repères de bouffe, boire, dodo.
Je repars donc chercher un gros casier à poulet et du maïs, pour l’attirer dedans. Mais l’animal doit se faufiler dans une cage trop étroite. Elle sent le truc venir. Je suis toujours étonné par les gens qui pensent que ces animaux sont idiots. Rien n’est plus malin qu’un cochon : il observe, comprend et apprend. Les porcs sont d’une finesse impressionnante. Leur regard dit tout. On se donne bonne conscience en les imaginant grossiers.
Pendant toute la journée, la difficulté pour choper Tartiflette ira en crescendo exponentiel. Car à chaque ratage, elle saisit un peu plus mon but coercitif. Je ne peux jamais tenter deux fois la même astuce et je devrai souvent changer de registre pour me garantir un effet de surprise. Le matin je pouvais l’approcher et lui effleurer l’oreille. Le soir, elle ne s’approchera plus à moins de dix mètres… Cerise sur le gâteau : sa faim va en s’estompant donc mes appâts perdent aussi en efficacité…
Mon casier à poulet est un vrai flop… Je commence à regarder si je ne pourrais pas l’attirer dans une fosse, mais non, rien. Je repars donc chez moi pour choper un vieux baril de 200 litres et une grille en galva. Il doit être 11h30. En repassant, je salue mon voisin et lui raconte mes déboires.
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Je remonte. Au bout d’une heure à tracer des petits sentiers en grains de maïs, j’arrive à ce que Tartiflette rentre toute entière dans le tonneau. Je glisse la grille d’un coup, en essayant de tenir autant que je peux. La truie est prise et se débat. Elle identifie vite le seul point que je ne peux pas pressuriser directement. Alors que je tente de me caler, le museau s’encoche… et elle passe donc le reste du corps. Une fois que le groin a percé, un cochon passe partout. Surtout cette taille. Que ce soit dans du grillage à mouton ou sous une palissade, ils traversent tout et n’importe quoi.
Je commence à mesurer la difficulté de l’opération, hébété. Pendant un temps, je retente mais elle ne s’approche plus que minutieusement, et ne daigner pénétrer le baril que si je me trouve à quinze mètres. Je repars à zéro… Déprimé, je retourne vers chez moi et passe chez le voisin, qui me propose une bière. Une idée me vient : dans l’étable, il y a une bétaillère. Je pourrais attirer Tartiflette dedans, refermer les portes et aviser. J’y retourne après la mousse.
Pendant une heure j’essaye : mais la truie ne comprend pas qu’il y a du maïs dans la charette. Mes petits sentiers de céréales se perdent en effet dans le monticule de paille que j’ai dû confectionner, pour fabriquer une montée vers la bétaillère. Nous répétons les mêmes mouvements pendant je ne sais pas combien de temps, à tourner en rond. L’animal ne va jamais au bon endroit. Il doit être 14h. Argh, j’avais RDV avec une fille cet après-midi… Je dois annuler pour ma truie 🙁
Je tente un temps de la prendre au lasso, en vain. Abattu, je redescends et aperçois le maire. Je lui raconte mon histoire et une idée me vient : je pourrais demander aux chasseurs de m’aider à traquer. Mais non : j’apprends qu’ils ont déjà arrêté la saison, ici. Donc ils ne sont pas de sortie, ce dimanche. Tant pis… mais la graine est plantée : le scénario de capture se mue peu à peu en abattage. Tartiflette me tape sur les nerfs, j’ai envie de me la payer.
Déjà, elle a toujours l’air de se foutre de ma gueule, avec son regard malicieux et ses grands cils… Et puis ensuite, rien de plus frustrant que de la voir trottiner tranquille, en butinant mes sentiers céréaliers. Des fois, elle s’en détourne pour aller se servir une touffe d’herbe ou boire un peu d’eau dans une flaque de fumier. Je ronge mon frein alors qu’elle se délecte en variant les plaisirs. Ce cochon est trop insolent de bonheur. Il me nargue, avec sa liberté ostentatoire. Je voulais lui faire tatouer un Ⓐ par un pote punk. Le projet ne s’est pas encore réalisé, mais elle en a saisi l’esprit, cette garce.
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Ma perception du temps se distord au long de la journée. Je parle de la durée, mais aussi du ciel : j’ai droit à tout, et ça change toute les trente minutes. Je n’y prête même plus attention et je m’en trouve abruti. Coups de vents, grand soleil, grêlons, pluie, vent, brouillard, éclaircie, froid, vent, chaud, soleil, nuages, grosse pluie… Ces épisodes, je les ressentirai dans mes mains, le soir : en plus des courbatures dans les doigts et des plaies multiples, mes pognes sont craquelées par l’humidité et les harcèlements de température.
Car en plus des variations extérieures, je repasse sans cesse chez mon voisin, pour me réchauffer et me ressourcer dans mes plans. Dans sa cuisine chauffée à 28 degrés, je ranime mes paluches et sèche mon pantalon gaugé de purin puant. Les envies de meurtre prennent corps, peu à peu… et je formule enfin ma demande explicite au voisin : “dis-voir, tu peux pas monter lui mettre un coup de fusil STP ? On partagerait la viande, si tu veux.”
“Impossible”, car il n’a pas pris sa carte de chasse, cette année. Rien que de tirer, on pourrait lui tomber dessus. Je lui propose d’aller chercher l’accord du maire, mais de toute façon, mon voisin garde ses trois petits-enfants jusqu’au soir, impossible de les emmener au butage. J’avale un pastis maison à base d’alcool douteux, tout en ruminant mon crime. Je comprends désormais ce qu’est une “préméditation”.
Il me prêterait bien le fusil le voisin, mais un autre problème apparait : impossible de tirer à moins 150-200 mètres de l’étable, ou les vaches et le voisinage pèteraient une durite. Faudrait donc être plusieurs, pour éloigner la bestiole en balisant sa direction…
Il y a trois chasseurs dans le village, je vais tenter le porte à porte en proposant un petit jambon à celui qui me dépannera une cartouche… Coup du sort : aucun chasseur n’est là. Tous partis. Je resonnerai et retoquerai, d’heure en heure : rien n’y fait.
Dépité, je remonte souvent courir après Tartiflette, en réitérant des stratagèmes douteux… Pas moyen. Je tente même de juste l’extraire de la ferme, mais elle revient toujours dans la zone interdite des vaches. Je suis pris au piège. Je retourne m’avaler un pastis avec voisin. Pas eu le temps de manger, donc je me déshinibe bien dans ma pulsion de mort.
“Je peux toujours lui mettre un coup de merlin, non ?” Je demande comme ça, avec l’air innocent de l’évidence, pour obtenir une approbation de faisabilité…
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Bon, si je reformule en langage de la ville, ma question signifie “est-il moral de tuer cette truie en lui écrasant le crâne à la masse ?” La réponse du voisin sera parfaite, je n’en demandais pas tant.
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Déjà un “bah oui” approbateur de bon sens, qui me rassure sur mon humanité. Et ensuite “tiens bah l’aute coup j’ai toqué un sanglier avec une voiture sans-permis. J’y ai roulé su’les deux pattes arrières. L’auto avait pas grand-chose, juste l’pare-choc. Enfin su’l coup, elle démarrait pas. J’ai le beau-fils qu’y est parti chercher de l’aide. Moi pendant c’temps j’ai dit c’est bon, il m’a brayé le pare-choc donc je vais pas y laisser là sur l’goudron. Si tu toques un gibier faut le garder. Légalement c’est à toi. Donc bah je l’ai fini à coups de cailloux l’bordel. Tain il gueulait l’machin. Au début j’ai pris des petites, pis ça en finissait pas, je me suis énervé. J’ai dit ouste ! Je me suis campé à décrocher un gros rocher énooorme comme ça (ndlr : il montre la taille d’une borne kilométrique avec ses mains) et j’y ai foutu sur la tête, c’était fini.”
Comme j’ai regardé un Faites entrer l’accusé la veille, la première question qui me vient c’est “Mais ton beau-fils, il avait pensé à ramener une bâche, pour pas tacher le coffre ?” Apparemment non, aucun souci pour ramener la bête. Même la mécanique de la voiture s’en était remise dès le lendemain. Un vrai conte de fée, ce remplissage de congélo providentiel. J’écoute bouche bée, rêveur.
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Je réalise au passage qu’une lapidation peut parfois être un acte de miséricorde. Qui l’eût cru ? Un Parisien peut s’outrer mais franchement : t’as un animal qui crie la mort sous les yeux… suicidaire, il s’est jeté sous tes roues : tu n’es pas responsable ; et comme une Aixam n’a pas de coffre, bah tu n’es pas équipé pour abréger les souffrances en douceur… tu avises, tu t’en remets aux moyens du bord, bricole un moindre mal. L’UE nous imposera sûrement un jour d’avoir un kit euthanasique pour gibier, en prime du gilet fluo et de la roue de secours. Mais en attendant… la moralité se règle à coup de cailloux, façon sharia.
Donc moi, devant tant de violence, mon coeur s’allège et je demande au voisin s’il ne me prêterait pas son merlin, car je viens de casser le manche du mien en fendant du bois. J’enfile un pastis et retourne armé au champ de bataille, avec l’intention d’en finir pour de bon. Aucune idée de l’heure.
Je trouve le cochon qui s’est mis dans le pré. Je verse une petite montagne de maïs et attends qu’il vienne picorer son dernier repas. Je suis un peu bourré. À deux mètres à peine en contrebas, il y a cinq bouvillons dans un petit enclos. Leur parc est comme creusé dans la montagne, donc ils sont pile en dessous de moi : je suis sur une butte fendue d’un mur qui termine sur eux. Pour être clair : ils sont vraiment juste en dessous de moi, à deux mètres.
Tartiflette approche, toujours aussi roublarde. Cette connasse ne se doute de rien. Un peu quand-même, avec tous les pièges que je lui ai enchaînés… Mais ça va, elle approche jusqu’au petit tas et commence à picorer avec précaution. Le merlin pèse plus lourd que le mien, je me sens moins agile qu’avec mon propre outil. Le poids est néanmoins un avantage pour infliger une blessure fatale. Car la veille, j’ai tué dix poulets… mais un p’tiot cochon de 40kg, c’est pas la même. Je me concentre sur la tête et crée une abstraction : je ne dois pas me louper.
Tartiflette reste alerte et très méfiante, à chaque mouvement de mes épaules, elle relève la tête et amorce une marche arrière. Mon manche est néanmoins bien long, donc je peux lui éclater le merlin en pleine face depuis assez loin, sans être trop suspect. D’un coup, je prends conscience du spectacle que j’offre peut-être à voir. Je balaye l’horizon. Si une paire d’yeux mal-intentionnés se trouvait témoins de mon action… Bigre, ce serait encore un coup à passer pour un psychopathe, ou pire : se retrouver avec une assobardot sur le dos.
Faut bien comprendre que le souci n’est pas “tuer un cochon nain d’un coup de merlin”. Le souci est “se louper un peu en tuant un cochon nain avec un merlin”. Le moment crucial est la période entre la première frappe et le dernier hurlement de l’animal. Entre les deux, ça peut durer très longtemps. Comme en société, c’est la première impression qui compte.
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Le calme de ma méditation a mis la bête en confiance : elle grignote et m’a presque oublié. Je suis prêt, je le sens. J’y vais de toute mes forces. “Cric, RHOUIIIIIII.”
Il me semble tout d’abord que ce n’est pas si mal : je sens un impact dans le manche, pourtant constitué d’un plastique amortissant fort bien les chocs. Le cri du cochon vient en second, et il me semble aussi pas trop mal. Ça sonne bien, comme un dernier cri. Son calvaire ne devrait pas durer. Et puis ces morceaux de tête qui se sont détachés, c’est aussi plutôt bon signe. Y a comme un morceau de groin, collé au bout du merlin. On est bien.
Mais là, mes yeux fixent avec horreur le corps du cochon… qui part en courant. Et en criant “RHOUIIIIII RHOUIIIII”. Mais bordel, d’où sort ce bruit infâme puisque je viens de lui déniaper le clapet ? Ce con s’est reculé au moment de l’impact, il n’a plus toute sa tête mais le cerveau et un bout de gorge sont intacts. Le voilà qui galope en traçant un sentier rouge dans l’herbe verte.
Sans yeux, sa course finit vite dans le contrebas : le reste de Tartiflette tombe du mur et termine dans l’enclos des cinq bouvillons qui entrent en furie, alors que le cochon sans tête se met à tourbillonner dans la bouse en poussant des rugissements d’horreur. “RHOUIIIII RHOUIIIII”. Les boeufs deviennent dingues et pètent leur barrière… Apocalypse Now.
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OK j’arrête là : au moment de porter le coup, j’ai juste imaginé ce scénario catastrophe de cochon sans tête finissant chez les vaches, ce qui pour sûr m’aurait mis dans une situation abominable auprès de la terre entière. En réalité, j’amorce bien le mouvement pour écraser le crâne, mais quand le merlin passe au dessus de ma tête, je capitule et détends tous mes muscles. Je laisse tomber le merlin dans l’herbe, sans toucher Tartiflette qui s’enfuit. Quelque part, elle a compris la teneur du moment.
Je pourrais décréter que la moralité l’a emporté, en dernier ressort. Mais bof… Ma vision était un mélange de souffrance pour l’animal et de possibles problèmes pour moi. Je repars donc à zéro et retourne boire un pastis. Le voisin me dit que son chien de chasse chopait les chevreuils vivants, qu’il serait donc capable de courser le cochon et de le stopper en le saisissant à la gorge, mais en le laissant indemne. Ah, voilà enfin une idée constructive.
Cette solution me plaît beaucoup car comme son maître n’a pas pris de carte cette année, le toutou ne sort pas en forêt là, donc ça lui procurerait du plaisir tout en étant utile. Partons là-dessus… Mais pas moyen d’y aller avant demain, à cause des gosses à garder…
Je commence à avoir mal partout… Je n’en peux plus, en plus je n’avais dormi que trois heures. Moins on dort, plus les journées sont intenses. Je décide d’aller ramasser un peu mes pièges vers l’étable et aviser, si jamais je voyais le fermier, pour aviser un éventuel délai.
En redébarquant, je vois tartiflette en train de s’empiffrer, enfilée dans une mangeoire à bovin. Je m’approche : elle semble bien moins agile dans cet environnement métallique. Elle pourrait évoluer à son aise, mais je la sens gauche dans ses mouvements. D’un côté il y a les vaches, de l’autre, moi.
Je la pousse à avancer jusqu’à l’extrémité bordée d’un mur. Ses choix se restreignent… Je la sens vraiment bien moins agile : c’est maintenant ou jamais. Si elle passe côté vache, ça peut être catastrophique car elle serait ensuite bloquée avec les bêtes, et ça pourrait terminer en chaos sus-mentionné. Je tente quand-même et les bouvillons m’aident : ils repoussent la truie violemment quand elle essaye d’aller vers eux.
Mes mains sont déjà en sang et anesthésiées par la bouse froide, j’y vais franchement, tant pis si elle me mord. Le but est de trouver une prise. N’importe où, n’importe quoi, juste accrocher la satanée bestiole. Ce sera un téton. Je la chope par un putain de téton que je serre de toutes mes forces, jusqu’à pouvoir lui saisir une patte arrière, ce qui reste la meilleure des prises pour ce type d’animal. Je l’ai. Enfin. Ne pas lâcher… Le jour tombe.
Bien sûr, je n’avais pas prévu de l’attraper donc je dois ensuite aller dégager ma cage à poulet, posée en piège sous une remorque… Je rampe dans la paille avec la truie qui grouine la mort. “RHOUIIII.” Je la fourre dans la cage et charge tout dans mon coffre. Wow. Les mots me manquent.
Aussitôt dans la caisse, Tartiflette comprend qu’elle a perdu la partie. Elle se blottit au fond de sa cage, en silence. Moi, j’exulte en l’insultant de tous les noms, chose que j’avais contenu toute la journée. Pour ne pas l’affoler, je devais cacher mon jeu. “Sale pute, putain de pute de truie, je vais t’engraisser et je vais te bouffer ! Je vais te fumer ! Te cuisiner ! Salope, ah comme tu m’as bien emmerdé, salope ! Je vais te lardonner ! te saigner ! te sécher ! te découper ! te boudiner ! connasse ! Tu vas vraiment terminer en tartiflette espèce de sale pute ! Sale truie de merde, ah tu m’auras bien fait chier ça on peut le dire, connasse !”
Mon volant est maculé de bouse et de sang. Mon sang. La truie va bien, mais mes mains sont en miettes. Le genre de petites blessures, on ne sait même pas d’où elles viennent tellement on a agi dans l’instant. Mon visage est plein de merde.
Je construis un quartier haute-sécurité pour confiner l’animal perturbateur. Faut savoir qu’à la base, elle est partie car je ne supportais pas de la voir enfermée… donc petit à petit, nous avions un contrat de confiance. Façon Darty… je savais qu’elle pouvait partir, mais je la sifflais souvent en lui jetant du maïs, et elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle m’a trahi.
Bon, secrètement, j’espérais qu’un sanglier passerait la violer, pour que j’ai des petits métissés. Et puis je voulais éviter d’électrifier un parc, mon jardin n’étant pas un univers carcéral… Mais là, en la barricadant, je fantasme du Oz / Prison Break, le plus hard imaginable. Ne plus jamais revivre cette journée. Pas moyen de me retaper un dimanche comme ça. J’ajoute des barbelés.
Ça va… pleure pas : la vie de Tartiflette est toujours bien plus sympa que dans l’élevage du porc de tes tranches de jambon Monoprix, même bio.